MAYA KAMATY - Pandiyé

WORLD MUSIC


Maya Kamaty, la fille de Gilbert Pounia, trace sa propre voie musicale : un jardin de contes aux accents pop et trip-hop, qui fleurit sur des racines maloya. Pour la sortie de Pandiyé, son deuxième disque, elle revient sur ses itinéraires.

Aujourd'hui, à La Réunion, une kyrielle de sons émancipés éclosent - les racines maloya explosent en une infinie variété de fleurs multicolores. La souche se mêle de rock, d'électricité, de poésie. Parmi ses propositions, la voix de Maya Kamaty résonne. Son chemin s'affirme clair.

Pandiyé, le titre de son deuxième disque, signifie "suspendu". Car voici la sensation qu'offrent ses onze pistes : une bulle d'apesanteur, une pause onirique, au-dessus d'une jungle bigarrée, qui mêle évanescences du maloya, tambours malbars, trip-hop, mythes et légendes créoles, portés par la voix de Maya. Dans Pandiyé, émergent les échos d'une Réunion bien ancrée dans le présent, mais aussi respectueuse de ses traditions, urbaine autant qu'envahie d'une nature luxuriante et sauvage : l'art d'une jeune femme d'une trentaine d'années et de ses dalons*.

Des mots, des musiques et des contes



Tout prédestinait Maya à la musique ; elle aurait tout aussi bien pu prendre la tangente. Enfant, elle grandit au milieu des musiques et des mots, les matières de prédilection de ses parents : Gilbert Pounia, leader du groupe Ziskakan et la conteuse Anny Grondin, pourvoyeuse d'histoires.

"À la maison, on écoutait en vrac Brel, Brassens, Piaf, Hendricks, Billie Holiday, Trilok Gurtu, Salif Keita, Papa Wemba, etc, raconte Maya. Il y avait aussi Alain Peters, qui venait jouer et chanter chez nous, avant même de sortir son disque. Et, bien sûr, j'écoutais mon père : sa musique m'a nourrie". L'ouverture d'esprit, la curiosité est son lot : "Papa me disait d'aller apprendre dix mots par jours dans le dictionnaire, dit-elle. Un jour, il m'a incitée à regarder de près les mots 'acculturation' et 'déculturation'."

Ce n'est peut-être pas un hasard... Car, à l'adolescence, Maya envoie tout valser. Elle ne se reconnaît plus dans les musiques réunionnaises ni créoles : "ça me gavait ! J'ai foutu un grand coup de pied dans tout ça. J'ai commencé à gratouiller la guitare pour draguer autour des feux de camp. On jouait de la variété internationale - Cranberries, Alanis Morissette, etc. J'ai aussi eu ma période 'boys band' avec mes copines... J'assume."

Le kabar de Montpellier

Un temps, la jeune femme hésite à devenir hôtesse de l'air, avant d'opter, un peu par hasard, pour un cursus de "médiation culturelle et communication" à l'Université de Montpellier. Ici, son île la rattrape. Avec force. "Durant ces études, ces mots d''acculturation' et de 'déculturation' ressurgissaient. On lisait des ouvrages tels Peau noire, masques blancs, de Frantz Fanon. Moi, dans tous mes exposés, j'avais envie de parler de La Réunion. Dès que je rencontrais de nouvelles personnes, je citais mon île", explique-t-elle.

Surtout, à Montpellier, Maya croise la route de Stéphane Lépinay et Moana Apo, ses complices, avec qui elle formera son groupe, mais aussi Carlo de Sacco, le leader de Grèn Semé, et sa bande. Tous ensemble, ils tuent la nostalgie insulaire dans le Jardin du Peyrou, reprennent des titres de maloya traditionnel, organisent des kabars informels, qui gonflent jusqu'à atteindre une grosse centaine de personnes. "C'était incroyable !", s'enthousiasme-t-elle.

Ici, elle apprend à jouer du kayamb, du roulèr et compose ses premières chansons, encouragée par Carlo. Elle devient Maya Kamaty, prenant pour nom de scène, son deuxième prénom. "Kamaty, c'était une dame de Grand Bois, que connaissait mon père, une malbaraise, qui pratiquait les deux religions, tamoule et catholique, dit-elle. Quand elle arrivait à l'Eglise, le prêtre la traitait de païenne. Finalement, elle s'est fait baptiser sur son lit de mort."

Les racines maloya

En 2014, Maya Kamaty sort enfin son premier disque. Il s'intitule Santié Papang, et épouse avec légèreté et élégance des routes folk et soul. Mais aujourd'hui, Maya veut aller plus loin et creuser sa voie sur des routes électro, notamment. Ainsi exprime-t-elle : "Avec Moana, Stéphane et Dylan, mon nouveau batteur, on voulait sortir de nos zones de confort, voir jusqu'où on pouvait aller, nous, personnellement. Je souhaitais m'émanciper, montrer que j'avais grandi, que ce disque soit un peu la synthèse de ce qu'on écoutait. Moana, par exemple, s'abreuve d'électro-dubstep. Moi, je kiffe la pop atmosphérique, du style de l'Islandais Ásgeir. J'adore Agnès Obel, Ibeyi, Jeanne Added, James Blake et aussi des trucs plus oldschool, comme Björk, Portisheah, Radiohead... Je voulais enfin offrir au créole d'autres facettes, d'autres musiques, et non le limiter aux sons des îles, ou aux musiques du monde."

Maya utilise aussi des instruments réunionnais rares, comme la takamba, si chère à Loy Ehrlich et Alain Peters. Dans le même temps, sur Pandiyé, Maya n'en oublie pas non plus ses racines maloya, fortement présentes sur le titre Diampar, mais aussi joliment suggérées tout au long du disque, par des rythmes subtils, des épures, les instruments utilisés ou la langue-même. "Le maloya, c'est la base : quelque chose qui te permet d'avancer parce que tu sais d'où tu viens. Comme notre histoire n'est écrite nulle part ailleurs, il me permet de comprendre qui je suis, et les valeurs qui me portent. Et puis, j'aime son côté mineur, blues, ses mélodies puissantes."

Enfin, avec plusieurs coauteurs, dont son père, Maya a troussé de jolis textes en créole. Ils parlent de l'enfance et de ses mondes inventés (Kaniki), de la solitude et de la vieillesse (Trakasé) ou d'anciennes légendes léguées par sa mère, comme celle de Zoura, une très belle jeune femme, qui demandait à ses amants de récupérer des fleurs dans le fond des bassins, au risque de leur vie... Dans ce disque de Maya, il y a tout cela : de la poésie et des histoires, des mots en pagaille, des mythes, des tambours malbar, du maloya et du sacré. Il y a La Réunion. Car même en voulant s'en émanciper, on ne s'en échappe jamais vraiment...

Maya Kamaty Pandiyé (Ginger Sounds/l'Autre distribution) 2019